"On va partir demain, finalement, je crois que je préfère. Avant d'aller vers Paris, on suivra un peu la côte, vers le Nord. On verra l'usine de La Hague. On ira se baigner un peu. L'eau sera froide et on se sentira comme des glaçons. On se jettera dans les grandes vagues en poussant des hurlements et je finirai dans tes bras. Revenus sur la plage, tu me sécheras avec la grande serviette-éponge. Tu t'excuseras lorsque tu frôleras ma poitrine, mes fesses. On se poursuivra en courant. Comme par hasard on arrivera derrière les rochers, où personne ne nous voit et d'où l'on ne voit personne. On se tiendra face à face. Tu passeras un doigt sur mon visage, tu écarteras une mèche de cheveux avant de m'embrasser. Des doigts courront dans mon dos. Tu feras glisser une bretelle. Ta bouche sera très chaude sur mes seins, sur mon ventre, sur mon sexe, ou à l'intérieur, je ne saurai plus très bien. A un moment je pleurerai sans raison. Tu me demanderas pourquoi je pleure et je ne te répondrai pas. Quand on repartira, c'est toi qui conduiras et dans un long sanglot, un hoquet sans fin, je te dirai combien j'aime mon père, à quel point ce qu'il a fait pour moi est extraordinaire, à quel point il tient à moi, sans jamais rien dire, pour avoir pu faire cela. Je te dirai qu'en faisant cela mon père m'a sauvée, ou peut-être que non, parce que maintenant que je sais, maintenant que je l'imagine chaque semaine ou presque prenant la route pour une destination de hasard, choisissant un lieu qui lui convienne, achetant une carte postale, griffonnant ma soeur chérie je vais bien puis repartant, faisant semblant de ne pas voir, ne pas savoir que je recevais ces lettres et que je pensais en les lisant : mon frère va bien, mon frère va bien, il est vivant et il pense toujours à moi, maintenant que je sais le mensonge superbe de tout cela, eh bien je ne sais ce que je vais devenir. Tu me diras que peut-être je suis guérie de cela, l'absence de mon frère. Je te dirai non, je te dirai que survivre en recevant de ses nouvelles, en sachant qu'un jour prochain j'irai le rejoindre, que forcément nos routes se rejoindraient dans les jours, les heures à venir, était possible. Je te dirai qu'il y a un an j'étais prête à mourir rien qu'à penser que mon frère était parti, avait fui mon père, ma mère et moi aussi, puisqu'il ne me faisait aucun signe. Je te dirai que vivre avec son absence aussi complète, son silence, l'incertitude, le doute sur ce qu'il devient, sur le fait qu'il soit en vie, même, je te dirai que cela, je n'en suis peut-être pas capable. Tu t'arrêteras sur le bas côté pour prendre mon visage dans tes mains et m'embrasser sur le front."
Je vais bien, ne t'en fais pas.

